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Le Champ d'Argile
Les pensées sont comme les singes qui sautent d’arbre en arbre ou comme des oiseaux qui passent dans le ciel !
Il faut bien reconnaître que nous n’avons pas beaucoup de liberté par rapport aux pensées qui s’imposent à nous avec pour conséquence de nous priver du contact avec l’être profond, l’énergie puissante du vivant.
Penser pour ne pas sentir !
Toutes les traditions proposent à ceux qui recherchent ce contact - la présence au Présent - des techniques qui utilisent les merveilleuses capacités du corps. Le Yoga trouve là naturellement sa place et les pratiques chinoises, japonaises, les Arts martiaux, le Souffle-Voix et les approches méditatives.
Il existe aussi une technique d’Art-thérapie, originale, très peu connue en France, qui permet d’échapper à l’emprise du mental et des pensées pendant que les sensations du toucher occupent tout le champ de conscience.
Je veux parler du Champ d’Argile.
Concrètement il s’agit d’une caisse plate de 50 cm2, pleine de 25 kg d’argile, placée sur une table. Les mains se posent à la surface et les yeux se ferment, le mouvement apparaît, le modelage s’ébauche.
Dès que le regard cesse de s’investir à l’extérieur, commence un voyage intérieur initié par les impulsions perçues dans les mains, les bras et tout le corps.
Le thérapeute regarde, très vigilant. Il guide aussi par quelques mots, si besoin est, pour accompagner, renforcer le processus. La voix du thérapeute est comme un fil d’Ariane. Seuls liens avec l’extérieur : le toucher et l’ouie
Pourquoi Champ d’argile ?
D’abord c’est un champ d’énergies générées par la grande quantité d’argile qui crée un champ magnétique.
L’argile dans le cadre symbolise l’élément terre en nous, des couches primaires de notre âme, de notre inconscient jusqu’aux archétypes.
D’où vient Le Champ d’Argile ?
La technique du Champ d’argile fait partie des différentes thérapies initiatiques issues de l’école de K. G. Durckheim.
Le créateur de la méthode est Heinz Deuseur, et je l’ai apprise avec Barbara Osterwald, tous les deux formés à l’école de Rütte à Todtmoos, en Forêt-Noire.
Qui est Graf DURCKHEIM ?
Il naît à Munich en 1896.
Il étudie la philosophie puis enseigne une psychologie " qui aide l’homme à trouver le sens de sa vie ". Il lit Jung, Lao-tseu, Maître Eckart et les auteurs Boudhistes.
Il est amené à séjourner au Japon. Là, il rencontre le Zen et ses différentes pratiques comme la cérémonie du thé, l’Ikebana, le Tir à l’Arc (Kyudo).
Quand il rentre en Allemagne, il se consacre à l’enseignement de la Thérapie Initiatique.
Il fonde avec Maria Hippius l’Ecole de Thérapie Initiatique de Rütte en 1951 jusqu’à sa mort en 1988. Ce centre connaît un essor remarquable et devient une école de formations pour de nombreux thérapeutes en Europe
Quels sont les thèmes de cet enseignement ?
D’abord se transformer, faire tomber le masque - les conditionnements de l’éducation, de la culture - pour aller à la rencontre de son Maître intérieur.
Se laisser " être touché " par une autre réalité au-delà de notre vie limitée.
Durckheim privilégiait 4 domaines où ce contact peut se manifester d’une façon particulière : la nature, l’érotisme, l’art et la religion.
Reconnaître l’ombre, c’est tout le travail sur l’inconscient car " l’ombre représente l’ensemble des forces, des puissances qui bloquent le chemin ; tout ce qui est entre soi et le vrai soi-même "
Le travail sur le corps : Durckheim parle du corps que l’on est, c’est – à dire toute la gestuelle qui nous compose et qui parle de notre relation avec l’être profond. Les Occidentaux trop souvent scindés en deux corps-esprit, ignorent leur centre vital, le Hara. Hara est un terme japonais qui signifie ventre. Dans le Hara se concentre l’énergie accumulée par la pratique de l’assise, de la respiration, du kin-in. Celui qui est dans son Hara est bien centré, bien enraciné. C’est " une façon d’être là en tant qu’homme entier, dans la totalité de son être, et qui s’est libéré de toute méfiance. "
Pratiquer et mettre de la conscience dans les actes quotidiens comme autant de rendez-vous avec soi-même et avec la transcendance qui nous habite.
Durckheim a reconnu l’importance des arts plastiques. à Rütte deux techniques sont privilégiées : le dessin " le dessin méditatif " et l’argile. Ce matériau permet des approches différentes :le tour, le travail avec la boule, petite quantité tenue dans les mains et le champ d’argile, technique élaborée et développée par Heins Deuzer.
Comment opère le Champ d’Argile ?
Depuis la naissance chacun de nous a appris à gérer des relations affectives, familiales avec plus ou moins de bonheur. L’ego et les cellules en gardent les empreintes.
Quand la souffrance ou un vif sentiment de mal-être persiste vient le besoin de rechercher de l’aide auprès d’un thérapeute.
La technique du Champ d’Argile donne à l’accompagnant une vision claire de la problématique de la personne qui travaille la terre. Il peut alors aider à prendre conscience de dysfonctionnements et à trouver l’énergie pour se prendre en main et changer.
Il n’est pas toujours aisé de se laisser aller dans cette aventure : des appréhensions, des peurs, des émotions refoulées, tout ce qui compose le labyrinthe de la vie psychique est réveillé par ce contact des mains sur l’argile.
Bien aplanie dans son cadre l’argile est passive, neutre, prête à tous les voyages. Elle présente une résistance aux mains timides qui n’ osent encore la prendre à pleine main pour œuvrer, pour en jouer, pour se construire et se redresser.
A cet instant nous sommes en contact avec nous mêmes – à tous les niveaux : physique, émotionnel, mental et spirituel.
Toute la personne est là dans la façon de poser les mains sur la surface plane de l ’argile.
Petit à petit, toutes sortes de mouvements apparaissent, qui révèlent les dynamismes intérieurs.
Bien sûr, au début l’habitude de contrôler ne lâche pas si vite et les stratégies prévues juste avant de fermer les yeux comme " je vais faire une pomme, un arbre ou une chaise " par exemple trouvent à peine à s’ébaucher tant la force de ce qui est cherche à s’exprimer.
C’est toujours un moment délicat quand la volonté de faire doit laisser la place à un " Je ne sais pas " : " Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas ce que je vais faire et je fais confiance parce que je sens le mouvement, je sens la vie s’exprimer à travers mon corps, animer mes mains, m’agir. "
Que ce passe-t-il dans ce premier contact avec le champ d’argile ?
Toucher l’argile les yeux fermés c’est se sentir soi-même intérieurement vaste, profond et inconnu. Comment suis-je en relation avec moi-même dans l’intimité profonde ?
Cette technique est une Gestalt, une forme dans l’instant présent.
Gestalt est un mot allemand qui veut dire forme.
En Psychologie, il veut dire expression optimale d’une réalité relationnelle.
Dans le contact des mains, le Moi va à la rencontre du non-Moi. Je touche l’argile, je perçois le non-Moi, mais je me perçois en même temps, je deviens objet. Il en résulte que je ne peux me percevoir sans l’autre.
Comment est-ce que je réponds à l’autre ?
La forme finale va progressivement s’élaborer dans ce va-et-vient entre les perceptions et les réponses continuelles. Le Moi progressivement se renforce jusqu’à ce qu’il devienne précis et clair dans ses choix. Le processus se termine quand le Moi se sent unifié, en paix, en harmonie avec l’énergie vitale.
En ce sens on pourrait oser l’expression Yoga de la Terre : il s’agit bien d’élaborer l’unité de la personne dans l’instant, grâce au champ magnétique de l’argile dans le cadre.
Au contraire des mouvements d’un danseur qui ne laissent de traces que dans la mémoire du spectateur, les mouvements psychiques révélés par le modelage vont s’inscrire dans l’argile.
Le psychisme mis en mouvement par le contact des mains et de l’argile va se rendre lisible, s’imprimer.
Le mental alors au lieu d’être celui qui divise, complique, questionne, coupe du réel, devient ce mental intelligent " la Buddhi " qui observe, prend conscience, respecte, nomme, au service de l’élan vital et de l’être profond qui se manifeste.
J’ai souvent entendu des personnes s’exclamer " on ne peut pas mentir dans le Champ d’Argile ". Au contraire des thérapies verbales, il est impossible au mental – ce grand menteur - de se présenter masquer, d’éluder la problématique, d’essayer de berner le thérapeute pour préserver ses stratégies de survie.
L’accompagnant et la personne qui oeuvre les yeux fermés accueillent chacun de leur point de vue la manifestation de l’énergie psychique. Le thérapeute garde en mémoire chaque geste, la qualité de l’ambiance, le déroulement du processus pour en restituer tout le sens et la richesse à la personne qui découvre enfin son modelage une fois le voyage intérieur terminé.
La personne ouvre les yeux quand elle sent l’achèvement des mouvements, l’accomplissement de ce qui est à faire, à sentir.
C’est quelquefois une belle surprise ! La vision du modelage réel ne correspond pas toujours à sa représentation subjective.
Il y a alors un temps de parole où le thérapeute rappelle les différentes phases, aide la personne à bien comprendre le sens de la séance.
Je n’ai jamais vu une personne faire deux fois le même travail, c’est impossible. Rien n’est immobile, rien n’est fixe, c’est la loi de l’impermanence.
Je n’ai jamais vu deux personnes faire le même processus. Chacun est différent, c’est le grand mystère de la Vie.
L’argile joue le rôle d’un intermédiaire qui permet d’extérioriser une partie de la réalité intérieure. La manipulation de ce matériau, les yeux fermés facilite la concentration et le lâcher-prise. Le modelage achevé représente la réalité de l’instant née de la rencontre entre l’être inconscient et le conscient.
Ôser le contact, ôser prendre, ôser être porté par l’action, c’est le grand enseignement du Champ d’Argile. N’est-ce pas ce qui nous est demandé : être en pleine conscience dans notre champ du quotidien, les yeux grands ouverts
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