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Article de Barbara Osterwald paru dans la revue "Art
et Thérapie" n° 66/67 - Juin 1999
Le goût de la vie
Le travail dans le champ d'argile comme ré-ancrage dans l'expérience sensorielle
Un processus de Gestalt où la rencontre d'un ancien blocage biographique se fait par l'intermédiaire de la terre contenue dans la structure du champ d'argile. En traversant spontanément les étapes successives de la genèse de la Gestalt finale par le toucher et les mouvements qui en résultent, tout le potentiel transformatoire qui meut la personne sur le plan archétypal est évoqué et prend forme dans ses mains et l'émeut: "si je touche, je suis touché, si je meus, je suis ému et si je prends, je me prends en main ".
mots clé: élan vital, individuation.
Barbara Osterwald
formée dans la psychologie adlerienne et la thérapie initiatique;
collaboratrice de Karlfried Graf Dürckheim.
thérapeute et formatrice: travail dans le champ d'argile (Arbeit am Tonteld) en Allemagne, Belgique France et Suisse.
"Enfin je me nourris" disait Christa tout en façonnant à partir de la terre prise dans le champ d'argile une abondance de fruits ronds. Son visage rayonnait de joie et de satisfaction et son contentement se communiquait fortement à moi qui l'avais accompagnée dans sa démarche créatrice.
Ce n'étais pas la première fois que Christa, une femme de quarante ans, faisait le travail dans le champ d'argile; c'était pourtant la première fois qu'elle lâchait et se reliait aux sources profondes de sa nature instinctive et sensuelle. Elle se sentait encouragée et émerveillée par cette découverte de sa plénitude intérieure qui lui avait été inconnue jusqu'à présent et dont le blocage l'avait souvent rendue dépressive et douteuse d'elle-même.
Quelles possibilités de découvrir et d'utiliser son potentiel psychique et créateur, le travail dans champ d'argile (Arbeit am Tonfeld) peut-il apporter aux personne ?
Comment travailler dans le champ d'argile ?
Cette méthode a été conçue dans les années 70 par Heinz Deuser, professeur à la faculté d'Art Thérapie à Nürtingen, une école de hautes études en Allemagne,
Le champ d'argile (das Tonfeld) est une espèce de caisse d'à peu près 50 sur 45 cm et de 5 cm de haut remplie d'argile jusqu'au bord, et à la surface toute plane. Les personnes y travaillent les yeux fermés en se laissant entièrement guider par les mouvements spontanés de leurs mains. De cette façon-là, le contrôle conscient marqué par toutes les implications socioculturelles et biographiques est exclu au maximum. La personne qui pose ses mains sur la surface neutre du champ d'argile rentre en contact immédiat avec la réalité archétypale transmise par l' haptonomie, le toucher. Par un effet de rétroaction, le toucher initie les mouvements des mains qui correspondent aux sensations du toucher.
Ainsi s'établit spontanément un plan de Gestalt qui est à l'arrière-plan d'un processus individuel de création et d'individuation. Souvent le travail a le but inconscient de transformer un ancien vécu biographique résultant d'une expérience de manque, de négation, de détresse ou d'abandon qui a empêché ou paralysé les mouvements libres de la personne, son élan vital.
La dynamique et la Gestalt des actes créateurs de ce travail sont déterminées par la dynamique et la nature du Soi (C.G.Jung), l'instance transcendante et noyau "divin" de l'être humain. Il en émane l'élan vital qui fait bouger les mains qui touchent l'argile. Le but de l'évolution gérée finalement par le Soi est la création d'une relation authentique, juste et équilibrée de la personne à l'autre personne et à son monde extérieur, et de la personne à elle-même. Voilà le but d'un processus de Gestalt.
Du blocage vital à la libération sensorielle.
Comment Christa a-t-elle réussi à établir une telle relation et à lui donner une Gestalt adéquate ?
D’abord elle effleure la surface plane du champ, puis elle coupe la surface de deux doigts et trace une raie verticale au milieu qui divise le champ en deux. Elle retrace et approfondit cette raie d’un geste machinal et restreint. Je constate que son activité manque d’entrain, d’investissement et de détermination. Soudain, elle commence à tambouriner vivement les deux parties du champ comme si elle voulait provoquer une réponse de cette argile qui pourrait l’aider à s’animer elle–même mais il n’y a pas de réponse ni d’écho à son élan qui retombe comme un feu qui n’a pas été nourri et elle reprend les mouvements mécaniques et contrôlés du début tout en continuant à ouvrir et élargir la fente au milieu. La vie est pénible et dure,-voici l’ambiance et le message de son activité vidée de sens et qui ne trouve nul appui dans la relation.
A plusieurs reprises les mouvements rythmés et animés de Christa alternent avec ses mouvements bloqués et qui traînent. Malgré ses efforts elle ne trouve pas encore un vrai contact avec l’argile et son échec reflète bien son expérience biographique : elle a eu une mère profondément dépressive et qui était émotionnellement absente. Cette mère n’était point capable de répondre aux besoins vitaux de son enfant. Le commentaire de Christa sur ses mouvements contraints : " si vide, cela ne suffit pas. " Elle a la sensation que sa tête est vide et qu’il lui est impossible de continuer ainsi. Cette première prise de conscience la jette dans un chaos émotionnel qui aboutit à un dialogue intérieur entre les instances évoquées dans ce conflit. Elle en parle à la fin de son travail : " Tout le long de la première partie de mon travail je croyais devoir m’arrêter, ne sachant pas comment continuer. C’était ma tête qui me proposait cette idée et je lui ai répondu qu’il n’était pas nécessaire qu’elle sache tout. " Il est évident qu’à ce moment crucial Christa s’oppose aux exigences et à la suprématie de sa tête qui est le représentant des exigences de sa mère, donc de son introject maternel. Ce dialogue est une toute première démarche d’individuation dans laquelle elle se sépare de et se positionne face à cette voix maternelle, face à un non-Moi ce qui lui permettra de discerner entre ses propres besoins et impulsions et ceux d’une autre personne.
La possibilité de son individuation a déjà trouvé une Gestalt tout au début de son travail au moment où Christa a divisé le champ. Cet acte est un acte substantiel de discrimination : -il y a moi et il y a l’autre ; le Je et le Tu, selon Martin Buber, sont face l’un à l’autre et le monde n’est plus uni dans une symbiose primaire. Suivant la logique de son acte initial Christa met en action par la suite le conflit entre les énergies opposées qui l’habitent jusqu'à ce qu’elle prenne clairement conscience de ce conflit inconscient, ce qui la jette dans une grosse crise.
La crise fait partie intégrante du processus dans le champ d’argile. Elle est très précieuse, car c’est autour de la crise que se constitue le Moi. C’est ici que le Moi doit prendre la décision d’abandonner l’ancien connu et faire un saut dans l’inconnu,-un moment angoissant et qui fait peur au Moi de se perdre dans la désintégration. Et c’est exactement par ce déchirement et par la perte d’une ancienne identité que le Moi naît et se réalise autrement. C’est pourquoi la plus grande importance du travail dans le champ d’argile est de constituer et de réaliser le Moi.
A partir de ce moment-là les mouvements de Christa prennent une tout autre qualité. Pour la première fois elle se sert seulement de la main gauche, celle qui " vient du cœur " comme on dit en allemand et qui est liée à l’intuition, à l’émotionnel, bref aux qualités féminines. Elle la passe sur l’argile restée à gauche de la caisse et elle fait de longs mouvements lents. En même temps tout son corps lâche les tensions et sa respiration devient plus longue et plus profonde. Ce sont les premiers mouvements guidés par son propre rythme et c’est la première fois qu’elle trouve un vrai contact dans le toucher de l’argile. Elle en ressent des sensations sensuelles délicieuses et intenses qu’elle me communique: " Maintenant je me nourris " et dans la logique sensorielle de son ressenti le morceau de terre qu’elle détache maintenant est " du pain " qu’elle " goûte " bruyamment en disant: " Là, on peut véritablement manger à sa faim. "
Peut-être aura-t-on tendance à prendre l’expérience de Christa pour une projection sur l’argile. Il n’en est pas ainsi, car sur le plan de la Gestalt son acte de manger le pain est un acte de régression vers les ressources originaires de sa nature. Ici elle se nourrit vraiment et elle récupère et compense les besoins viscéraux de l’enfant qui n’ont pas été nourris. Pour Christa le morceau de terre est du pain, il n’est pas du tout une symbolisation de pain. Car par sa nature archétypale tout processus haptomorphe relie l’individu directement et immédiatement, -ici et maintenant,-au niveau sensoriel primaire et au-delà, au niveau de l’être. La personne est sa main et la nature de ses gestes est substantielle. C’est un des résultats des recherches sur la Gestalt des phénomènes sensoriels qui ont été entrepris dans l’Institut de psychologie de l’Université de Leipzig dans les années 30 (Sanders, Krueger, Hippius). Un des principes du travail dans le champ d’argile est donc : si je touche, je suis touché.
Vers la Gestalt finale
Ayant maintenant vidé tout le côté gauche du champ, Christa se tourne vers le côté droit où il reste encore du travail à faire. Elle en enlève la matière qui est toujours du " pain " nourrissant avec un tel plaisir, une telle légèreté et vivacité que l’ambiance du jeu et de la compétence d’un enfant s’installe, d’un enfant qui joue intensément et qui sait ce qu’il fait et où il va. Elle exprime sa compétence en disant : " Je peux prendre ce qui est là. " Le fait de se permettre de manifester ses besoins vitaux a également transformé son introject maternel négatif. Maintenant elle est face à une terre-mère qui lui donne pleinement et dont elle peut prendre largement. Enfin elle répare un ancien manque qui ne pourra être rattrapé qu’à sa source même, au niveau sensoriel.
En enlevant le " pain " du champ d’argile, Christa acquiert de plus en plus de confiance et de stabilité dans son activité et elle la partage avec moi : " En ce moment, je sens la permission de tout faire. " Cette nouvelle prise de conscience d’avoir la permission, d’être autorisée, engendre une nouvelle qualité du toucher. Christa détache le dernier gros morceau du coin droit supérieur et elle le malaxe longuement avec un plaisir intense. Pour obtenir le maximum de contact, elle passe cette matière entre ses doigts. Sans le savoir, elle sait déjà ce qu’elle va en faire. Elle place ce morceau d’argile au centre du champ vide et sans délai ni hésitation elle lui donne la forme d’une large coupe accueillante.
Cette image archétypale de la mère nourricière est la Gestalt de la nouvelle relation que Christa a créée elle-même, la relation à une mère désormais porteuse et riche de trésors sensuels. Ses qualités maternelles se sont matérialisées au moyen de la terre et donc elles existent dans le vécu de Christa. Une Gestalt est pour toujours, elle est irrévocable.
Enfin Christa remplit d’une façon animée et gaie la coupe d’une quantité de petites boules qui sont des fruits pour elle, elle les façonne en les roulant rapidement dans les creux de ses paumes, c’est-à-dire en les passant au centre, au " cœur " de ses mains. C’est ainsi que le plaisir sensuel et la joie du cœur s’incarnent et s’intègrent coïncidant avec la jouissance de la forme et l’agrément du mouvement giratoire. Toute sa personne est présente et entière dans le geste de former et de placer les " fruits " dans la coupe au milieu du champ, et encore un, et encore un autre, jusqu’à ce qu’elle soit complètement remplie. Cette coupe pleine de délices est la Gestalt finale où tous les mouvements de Christa, extérieurs aussi bien qu’intérieurs, se sont réalisés dans la matière. Elle est heureuse d’avoir pu achever la forme juste et individuelle de son cheminement et de pouvoir se voir elle-même sous un autre jour dès à présent.
Le processus dans le champ d’argile n’aboutit pourtant pas toujours à une Gestalt d’image comme celle-ci ; La Gestalt finale peut aussi être une Gestalt de mouvement, par exemple un mouvement circulaire sur le fond vide du champ ou une Gestalt du toucher, où les doigts pourraient se joindre dans une forme de triangle ou les mains pourraient se poser l’une sur l’autre. Quelle que soit la forme, la Gestalt finale intègre tous les mouvements antérieurs de sorte que toutes les impulsions s’arrêtent nettement. La boucle est faite, rien ne va plus.
La relation dans le cercle de Gestalt.
Au moment où Heinz Deuser découvrait la théorie du Cercle de Gestalt formulée par le biologiste Viktor von Weizsäcker, il y trouvait la clé pour préciser sa propre théorie. Deuser comprenait que la relation circulaire et réciproque que v. Weizsäcker constate dans le cercle de la Gestalt est aussi valable pour le champ d’argile.
Au cours de ses recherches biologiques v. Weizsäcker remarquait que les mouvements de tous les organismes vivants ne sont nullement gratuits mais relatifs à leur environnement, nul être vivant n’étant autonome quoiqu’il soit toujours un individu et autre que l’autre. L’unité entre le sujet et l’objet s’établit par le mouvement, marque de la vie elle-même. Car dans son mouvement le sujet reflète l’objet aussi bien que sa manière de percevoir et de gérer l’objet (dans le galop d’un cheval le sol est impliqué). La structure particulière et la matière malléable du champ d’argile donnent la possibilité à la personne qui prend contact avec le champ, de prendre conscience de sa propre façon de percevoir l’autre. Mais elle prend aussi conscience de sa propre réaction à l’autre et de sa gestion de l’autre par l’intermédiaire concret de la forme qu’elle leur donne. Voici la boucle se ferme. Le mouvement et la perception sont un, dit v. Weizsäcker, bien que cachés l’un à l’autre. Par le travail dans le champ d’argile, ce principe prend un forme tangible.
Au moment où Christa touchait la surface du champ, elle configurait encore très globalement le cercle relationnel de Gestalt et elle entrait en contact avec un " autre " encore non individualisé mais qui avait déjà une certaine qualité. Il était presque impénétrable, il la rejetait et lui renvoyait son impuissance. Pourtant l’élan vital –tel qu’il a tendance à faire épanouir la vie- la soutenait dans son premier geste rituel et créateur par rapport à cet " autre ", la division du champ d’argile. Par cet acte qui est l’expression archétypale de la dualité de la condition humaine et, à un niveau personnel, de son ambivalence et conflit personnel, Christa se positionnait déjà comme un partenaire potentiellement équivalent dans " la mêlée de la vie " (v. Wiezsäcker) qui en résulterait.
Retrouver le sens qui porte
En effet, ce qui rend cette méthode si puissante est le fait que tout le processus de la configuration du Moi est ancré dans le sensoriel et le sensori-moteur. Ce sont les seules bases solides d’une évolution constante et cohérente du Moi (voir aussi J.Piaget). A part cela, la présence infaillible de la terre-mère est un garant pour une relation potentiellement possible. Même si elle n’est pas toujours accessible, comme dans le cas de Christa, elle est tout de même là. Sa présence, le soutien physique qu’elle offre et sa nature sensuelle sont les éléments basiques qui enracinent et initient les personnes dans le sens profond de la vie et de leur vie. Ils leur permettront d’assimiler, corps et âme, l’espace de leurs propres possibilités et d’ouvrir le champ de leur propre potentiel.
J’aimerais terminer par les paroles de Picasso qui me semblent caractériser tout processus créateur et qui résument les expériences des personnes qui s’investissent dans le travail dans le champ d’argile.
" Je ne cherche pas, je trouve. Chercher, cela veut dire s’orienter vers l’ancien connu et vouloir trouver dans le nouveau ce qu’on connaît. Trouver, c’est le tout nouveau, le nouveau aussi dans le mouvement. Tous les chemins sont ouverts et ce qu’on trouve est inconnu. C’est un risque, une aventure sacrée. L’incertitude de tels risques ne peut être subie que par ceux qui se sentent en toute sécurité dans l’insécurité, qui sont guidés sans-guide, qui, dans l’ombre, s’abandonnent à une étoile invisible, qui se laissent attirer par le but et ne déterminent pas le but. Etre ouvert à toute connaissance nouvelle, à toute expérience nouvelle venant de l’intérieur ou de l’extérieur, cela est l’essentiel de l’homme moderne qui, malgré toute sa peur du lâcher-prise, fait tout de même l’expérience d’être porté dans l’ouverture des possibilités nouvelles. "
Bibliographie
Hippius R., Erkennendes Tasten als Wahrnehmung und als Erkenntnisvorgang., Neue Psychologische Studien, Felix Krueger, vol. 10, Munchen, C.H. Beck Verlag, 1934
Jacobi J, Die Psychologie von C.G.Jung, Hamburg, Fischer Verlag, 1982.
Piaget J, Six études de psychologie, Paris, Denoel, 1964.
Von Weizsächer V, DerGestaltkreis, Theorie der Einheit von Wahrnehmen und Bewegen, Gesammelte Schirften 4, Frankfurt/Main, Suhrkamp Verlag, 1997.
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